Le Roi se meurt : apprendre à mourir

Quatrième de couv’ :

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Pour expliquer le succès du Roi se meurt, on a dit que c’est un classique. Il montre l’homme ramené à sa condition fondamentale. Donc à l’angoisse devant la mort. Cet homme qui parle avec les accents du roi Lear est néanmoins notre contemporain. Il est tellement notre contemporain que son histoire – une existence qui a oublié ses limites – reflète exactement la célèbre «crise de la mort» qui secoue l’Europe de l’après-guerre. Le Roi se meurt n’est pourtant pas une pièce triste. D’abord, parce que l’humour n’y est pas absent. Ensuite, et surtout, parce que Ionesco propose les remèdes pour sortir de la crise. C’est également cela, une grande œuvre classique : une leçon de dignité devant le destin.

Chronique :

Pièce en un acte, Le Roi se meurt met en scène Bérenger Ier, qui est le seul à ne pas savoir que l’heure de sa mort est proche. Les cinq autres personnages de la pièce, les reines Marguerite et Marie, le médecin/bourreau/astrologue, Juliette la femme de ménage/infirmière, le Garde et même le public eux, sont dans la confidence : le Roi va mourir. Ce décalage est d’ailleurs une des bases du tragique : le temps tragique est cyclique, et le héros tragique est le seul qui, pensant être dans le futur, est toujours dans le passé. Pour accentuer encore ce décalage, il s’avère que le temps de l’action et le temps de la représentation coïncident, et c’est Marguerite qui le révèle : « Tu vas mourir dans une heure et demie, tu vas mourir à la fin du spectacle. » Et les rappels au temps qui passe ne feront que s’accélérer au fur et à mesure que l’action s’avance vers sa fin.

Le Roi se meurt, c’est une thanatothérapie, un apprentissage de la mort, que l’homme moderne refuse. Pour Ionesco, le monde moderne a banalisé la mort et lui a enlevé tout son sens. La mort est devenue un non-événement, pire encore, elle est indécente. La pièce met ainsi en évidence, à travers le personnage de Bérenger Ier, toutes les conduites de déni de l’homme face à la mort.

Car la première réaction de Bérenger, c’est de nier violemment, soutenu par Marie, sa seconde épouse, sa jeune épouse, qui lui apporte l’insouciance et le perd dans des célébrations et des bals sans fins, des distractions dans lesquelles il fuit. L’avenir à ses côtés est immédiat. Ses courbatures, son mal de tête, et ses chutes ne sont pas les marques de la mort. Elles ne sont que des traces de fatigue passagère. Comment peut-il mourir alors qu’hier encore il était jeune (à peine entrait-il dans sa trois centième année).

Puis vient la résignation, teintée de colère et d’amertume. Son sceptre qui tombe, sa couronne qui lui échappe, et son royaume qui tombe en ruines. Il est en train de mourir, et il reproche à Marguerite de l’avoir « prévenu trop tôt » qu’un jour il mourrait, et de l’ « averti[r] trop tard. » que sa mort arrivait. Il n’a pas eu le temps d’y penser, de s’y préparer. Mourir seul, tout seul. Et vient l’angoisse et la peur. Où trouver de la consolation ? Dans les suppliques de Marie ? Dans la raison de Marguerite ? Dans l’exemple des héros anciens ? Dans la littérature ? Dans les souvenirs ? Que restera-t-il de lui ? Qui se souviendra de lui ? La peur de l’oubli et du néant, des angoisses humaines bien compréhensibles. Alors pour l’apaiser, pour le soutenir, le Garde fait son tombeau littéraire : on se souviendra de ses conquêtes, de ses inventions, du Roi qu’il était. Ou du tyran d’après le médecin et Marguerite. Juliette lui avoue qu’elle l’aime comme un membre de sa famille.

Et vient l’heure, après les ultimes marchandages, d’accepter l’inéluctable. Peu à peu, les personnages disparaissent. Seuls restent en scène Bérenger et Marguerite, qui l’accompagne jusqu’au seuil. Ionesco restaure ainsi la ritualisation et la socialisation de la mort. C’est à toute une cérémonie que le spectateur vient d’assister. Mais à la fin, on est seul.

Finale :

Le Roi se meurt est une pièce intéressante. Tragédie, elle n’est pas dénuée d’humour pour autant, le rire étant un mécanisme tragique comme un autre pour Ionesco. Si la mort est le propos principal de la pièce, on y trouve d’autres thèmes, cher au dramaturge roumain, tel que la haine de la tyrannie -on notera que le roi porte le même prénom que le héros de Rhinocéros.

Eugène Ionesco, Le Roi se meurt, Gallimard, « Folio théâtre », 2017 [1963 et 1997 préface], 192 p.

 

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