L’embaumeur : boue, boyaux et peinture

Quatrième de couv’ :

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« Pute borgnesse ! »
Victor Renard n’eut jamais de chance avec les femmes. À commencer par sa mère, l’épouvantable Pâqueline, qui lui reprochait d’être venu au monde en étranglant son frère jumeau de son cordon ombilical. Puis ce fut Angélique, la prostituée, qui se moquait des déclarations enflammées de Victor et de sa difformité, comme de sa « demi-molle ».
Victor échappe pourtant à sa condition misérable : il devient embaumeur. Avec les cadavres, au moins, le voilà reconnu. Et en ces temps troublés, quelle meilleure situation ? Les morts, après la Révolution, ne manquent pas dans Paris…
Mais le sort le rattrape et l’épingle, comme le papillon sur l’étaloir. Face à ses juges et à la menace de la guillotine, Victor révèle tout : ses penchants amoureux, les pratiques millénaires de la médecine des morts, le commerce des organes et les secrets de sa fortune.
Où l’on découvrira que certains tableaux de nos musées sont peints avec le sang des rois de France…

Chronique :

Années révolutionnaires. Dans son box, Victor Renard commence une longue confession devant ses juges pour reculer l’heure de la guillotine. Devant un public hilare et moqueur, il raconte sa vie, les événements qu’il aura traversés, son élévation sociale et sa chute, raison de sa présence au tribunal.

Victor Renard n’a pas de chance : il est né avec un torticolis permanent, lui donnant le surnom ridicule de Victordu. Il a aussi malencontreusement étranglé son frère jumeau avec son cordon ombilical. Sa mère Pâqueline, ivrogne de métier, le déteste, lui reprochant d’avoir mis fin à sa carrière d’actrice. Le rejet est violent : à chaque fois que le pauvre Victor prend la parole, sa mère lui jette compulsivement une poignée de fèves à la figure. Son père, joueur de serpent à l’église, le trouve inintéressant et le délaisse sans remords. Pour se faire quelques sous, il récupère auprès de son oncle Élie, boucher de son état, la viande avariée pour en faire des pâtés en croûte et les revendre.

Victor a l’art de mal s’entourer, bêtise ou naïveté ? Nul ne le sait très bien. Mais son seul ami, Franz, est un voleur, un escroc un brin proxénète qui profite de la niaiserie de Victor pour lui faire commettre quelques délits. Mais Victor est maladroit, et il n’est pas très bien taillé pour faire carrière dans le crime. Les quelques aventures dans lesquelles l’entraîne Franz tournent systématiquement au désastre.

Et puis, il y a la belle Angélique dont Victor est désespérément amoureux. Elle est comme une dame tout droit sorti des romans de chevalerie. Angélique est à l’image de son nom, pure et dévouée. Il n’y a que Victor qui ignore qu’Angélique est une prostituée, qui se laisse trousser pour quelques sous. Une petite intrigante qui rêve de s’élever socialement et d’une place réservée au théâtre par la grâce de ses fesses. Elle le mène par le bout du nez et se moque de ses petites attentions qui ne cachent pas le fait que Victor est bien trop pauvre pour elle.

Heureusement, la mort grotesque de son père (éventré par un soc de charrue) va le sortir de sa condition misérable. Sa mère, pour s’en débarrasser, va le placer en apprentissage chez un embaumeur, M. Joulia, qui sera le premier à lui accorder un semblant d’affection. A ses côtés, Victor apprendra à prendre soin des morts et à respecter leur dignité. Et à marchander des morceaux des corps qu’on lui confie.

Au XVIIIe siècle, l’embaumement est un passage obligé pour tout cadavre, sans distinction de classe. Seule la qualité des soins fluctue selon la bourse de la famille. Isabelle Duquesnoy livre un récit très documenté sur les techniques d’embaumement de l’époque, offrant quelques scènes assez peu ragoûtantes mais toujours intéressantes et détaillées. Victor apprend patiemment à collecter dents et cheveux en vue de les revendre, à placer l’étoupe au bon endroit pour empêcher les épanchements intempestifs des morts, à maquiller les visages cireux pour leur donner l’apparence des vivants. Mais Joulia lui apprend surtout à retirer les organes et à les conserver pour se livrer à un trafic juteux : la revente des organes momifiés aux peintres qui les transformeront ensuite en couleur et en vernis pour leurs toiles. C’est le fameux « brun momie » ou « jus de mumie », substance obtenue en faisant macérer des organes momifiés dans un bain d’alcool et d’herbes aromatiques qui permettait d’avoir, une fois mélangée à de l’huile, un glacis réputé exceptionnel.

La fortune de Victor est assurée, surtout que ce ne sont pas les cadavres qui manquent sous la Terreur. La peur et la superstition font le reste. Monsieur Joulia enseigne à Victor qu’un « médecin des morts gagne son pain sur la peur et l’orgueil des vivants. » Les croyances superstitieuses font marcher le commerce : il ne faut jamais oublier de mettre une poupée dans un cercueil d’enfant, pour éviter que son esprit ennuyé ne vienne encombrer le monde des vivants.

L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard est un récit documenté, riche en anecdotes et faits historiques. Le lecteur est plongé dans un Paris couvert de fange et de sang, un Paris des faubourgs pauvres et malades, où la vermine grouille et la mort règne. Le contexte historique et politique n’est pas oublié, il transparaît en filigrane à travers les dialogues et les comportements, à l’image de Romain, ami musicien de Victor, un élégant qui se refuse à prononcer la lettre « R ». On est alors sous le Directoire, la Terreur vient de s’achever, et les « Incroyables » font tomber les « r » puisque la Révolution leur a fait tant de mal, une manière comme une autre de lui couper la tête et d’en finir avec elle.

Finale :

C’est un récit de vie truculent que nous offre Isabelle Duquesnoy. Victor Renard est un personnage qui suscite aussi bien la pitié que l’horreur. Ses mésaventures amoureuses entre sa femme Judith et sa maîtresse Angélique, sa relation houleuse avec sa mère Pâqueline (un portrait de mère odieuse savoureux), sa naïveté désarmante et son sens du commerce un peu particulier oscillent entre le comique et le tragique. L’ambiance y est sombre et réaliste, riche en anecdotes historiques, qui rendent fidèlement l’atmosphère empuantie de Paris et les mœurs de l’époque. Au fil de la confession de Victor Renard, le roman finit par nous interroger sur la dignité de l’homme, vivant ou mort.

Petit plus : Martin Drölling est associé à une légende qui veut qu’il aurait possédé plusieurs cœurs momifiés de la famille royale, récupérés illégalement pendant la Révolution française, pour en obtenir le « brun momie ». Intérieur d’une cuisine, proposé en illustration, est censé être peint à partir de ce fameux pigment.

Isabelle Duquesnoy, L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard, éd. de La Martinière, « Rubis », 2017, 528 p.

Martin Drölling, Intérieur d’une cuisine, 1815, Paris. Musée du Louvre.

2 commentaires sur “L’embaumeur : boue, boyaux et peinture

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