L’Empathie : violences sexuelles à tous les étages

Quatrième de couv’ :

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« Il resta plus d’une heure debout, immobile, face au lit du couple. Il toisait la jeune femme qui dormait nue, sa hanche découverte. Puis il examina l’homme à ses côtés. Sa grande idée lui vint ici, comme une évidence ; comme les pièces d’un puzzle qu’il avait sous les yeux depuis des années et qu’il parvenait enfin à assembler. On en parlerait. Une apothéose. »
Cet homme, c’est Alpha. Un bloc de haine incandescent qui peu à peu découvre le sens de sa vie : violer et torturer, selon un mode opératoire inédit.
Face à lui, Anthony Rauch et Marion Mesny, capitaines au sein du 2e district de police judiciaire, la « brigade du viol ».
Dans un Paris transformé en terrain de chasse, ces trois guerriers détruits par leur passé se guettent et se poursuivent. Aucun ne sortira vraiment vainqueur, car pour gagner il faudrait rouvrir ses plaies et livrer ses secrets.

Chronique :

Anthony Rauch, surnommé La Poire à cause de son physique gynoïde, est capitaine à la « brigade du viol ». Comme toujours dans les thrillers, nous sommes face au cador de la brigade, celui qui sait faire preuve autant de tact envers les victimes qu’il auditionne que de psychologie pour comprendre ce qui anime les agresseurs, trouver, à travers leurs actes odieux, les origines de leurs agissements, traquer l’enfance malheureuse, l’enfance abusée, les carences affectives, ou simplement la sociopathie pure et simple. Dans son travail, il est épaulé par la capitaine Marion Mesny, vive, presque impulsive, experte en arts martiaux. Tous deux ont un lourd secret à protéger, mais un secret qui explique leur vocation, un secret qui renforce, pensent-ils, leur motivation et leur apporte la force nécessaire pour traquer les violeurs en série. Mais un secret qui les empêche de vivre pleinement leur vie, qui les ronge et se révélera être leur plus grande faiblesse, le point qui permettra au terrible Alpha de les atteindre jusque dans leur chair, de les anéantir. Le roman alternera majoritairement entre les points de vue de ces trois personnages, permettant ainsi de rentrer au plus près de leur intimité, de leur psychologie, et dévoilant ainsi les sombres secrets de leur passé, soigneusement dissimulés au commun des mortels derrière une façade lisse.

L’Empathie s’ouvre dans le bureau de La Poire. Une jeune femme, Déborah, raconte son agression. Empathique, le capitaine cherche à connaître le plus de détails possibles. Et des détails, le lecteur en aura. Car rien ne nous est épargné ; chaque viol, et croyez-moi sur parole, il y en aura beaucoup tout au long du livre, sera décrit. Rien dans l’ignoble forcé comme avec le roman d’Inès Bayard, ici, pas de pipi-caca-fistule. Non, seulement l’acte, brutal, violent, destructeur, dans des descriptions froides et cliniques. Tout est frontal, sans gants ni périphrases, une fellation est une fellation, une sodomie une sodomie. La jouissance du violeur, son désir de puissance, sa volonté d’anéantissement de sa victime transparaissent et suintent à chaque page. C’est parfois insoutenable, souvent, le malaise guette (surtout les passages sur l’enfance de certains personnages, victimes de pédophiles). Déborah est la troisième victime d’un violeur en série qui sévit dans les ascenseurs. Laissant peu de détails et de traces, les enquêteurs comptent surtout sur la chance ou sur une erreur de l’agresseur pour y mettre la main dessus. Une impuissance sourde, qu’il faut prendre soin de masquer aux victimes.

En parallèle, un autre agresseur sévit dans Paris. Très vite surnommé le lézard grâce à sa capacité d’escalader les façades d’immeuble pour s’introduire chez ses victimes, la violence qu’il déchaîne est sans commune mesure. Alpha, narcissique, pervers, sadique, aime s’en prendre aux couples. Tabasser le compagnon, le forcer à regarder pendant qu’il viole et étouffe la femme. Insaisissable, il aime dominer, écraser les omegas de toute sa puissance. Il est le mâle alpha, le mâle ultime. Semant peur et chaos dans Paris, le ministre de l’intérieur somme la brigade du viol de faire des avancées rapides. Et il désigne le capitaine Rauch pour se mettre en avant dans les médias, pour communiquer sur l’enquête. Se mettre sur le devant de la scène, en pleine lumière, lui sera fatal. Car Alpha saisit aussitôt ce que le capitaine Rauch tente de cacher désespérément et le prend alors comme sa némésis. Désormais, leur destin est lié.

Je n’irai pas plus loin dans le résumé, de peur de trop en dire, et peut-être que du coup, je n’en dis pas assez, mais tant pis. L’Empathie est un roman sombre, délivrant une image de l’humanité pour le moins tourmentée. Les méchants le sont vraiment, les bons ne le sont pas tant que ça. Humanité obscure et souffrante, cachant ses plaies et ses blessures soit dans la violence la plus brutale, soit dans des rédemptions extrêmes, allant jusqu’à inhiber et nier ses propres désirs. L’intrigue est menée tambour battant, bien que se déroulant sur plusieurs années. Car, comme précédemment évoqué, la recherche de la justice devient une traque vengeresse entre le capitaine Rauch et Alpha.

Cependant, encore une fois, je déplore un côté excessif. D’abord, parce que c’est le plus marquant, dans le personnage d’Alpha. Ce n’est pas seulement quelqu’un de puissant, c’est quelqu’un de surpuissant, quasiment omnipotent. Il peut sans sourciller se prendre une balle dans la cuisse, monter trente-six étages à main nue, abattre trois hommes en quelques secondes (je pense à la scène de l’évasion, ubuesque et absolument pas crédible pour deux sous). C’est trop, ses capacités ne sont plus humaines et le personnage et sa folie perdent en crédibilité. Des réactions me semblent aussi bien exagérées : spoilerainsi, pourquoi le capitaine Rauch est-il mis si rapidement à la porte, s’attirant la haine de ses collègues qui l’estimaient deux secondes plus tôt, à partir du moment où ils découvrent sa castration chimique ? Condamner quelqu’un aussi radicalement alors qu’aucun crime ne lui est imputé, et qu’ils n’ont aucune preuve, c’est du lynchage. Ensuite, une impression de trop-plein de scènes de viols. Alors, vous me direz, c’est le sujet du roman, mais je suis certaine qu’en mettre moins n’aurait pas non plus diminué l’impact du récit. Pour finir, une certaine binarité est présente tout au long du livre, sans aller jusqu’au manichéisme pur et dur non plus. Mais le coup du débat, essentiellement incarné par la mère du héros, avocate pénaliste renommée, de la possibilité ou de l’impossibilité de la réhabilitation des délinquants et criminels sexuels, de la réponse pénale inadaptée, de la légitimité de la défense des violeurs (alors là, qu’on puisse le remettre en cause me hérisse le poil. Tout homme, dans un système démocratique, mérite une défense, quels que soient ses actes. Point barre.), de l’angélisme des bobos de gauche opposé aux réacs conservateurs de droite, etc etc est vu et revu, et n’apporte rien puisqu’il ne sera jamais tranché. À la limite, l’auteur aurait pu sortir du bois à ce moment-là pour donner son avis, mais ce n’était manifestement pas son projet. Ça donne peut-être une coloration plus réaliste au récit, mais rien de plus.

Finale

L’Empathie est un bon thriller qui saura plaire aux amateurs du genre. Le rythme va bon train, les rebondissements sont multiples, et l’évolution des personnages au fil des années perceptible. Cependant, je le déconseille absolument à celles et ceux qui sont sensibles, car certaines scènes peuvent choquer, du moins, leur accumulation peut être vraiment dérangeante. C’est noir, extrêmement noir, ça ne vous laisse aucun répit, à peine une lueur d’espoir.

Antoine Renand, L’Empathie, Robert Laffont, « La Bête noire », 2019, 447 p.

Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, 1611, musée de Capodimonte, Naples.

2 commentaires sur “L’Empathie : violences sexuelles à tous les étages

  1. J’avais été un peu déçue par ce roman… on me l’avait vendu comme une pépite, je n’en ai que d’excellents échos mais comme tu le dis, le personnage d’Alpha est too much. Le mec c’est Superman ! Je suppose que c’est sensé le rendre d’autant plus flippant mais en fait ça produit l’effet inverse, il manque de crédibilité et nous fait lever les yeux au ciel. Et la fin traîne en longueur…

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